mardi 19 septembre 2017

Bayreuth 1874: quand Richard Wagner sollicitait l'argent américain

Cet auteur de chansons était-il
le directeur de la revue homonyme?
Le Ménestrel, journal de musique parisien, retranscrit dans son édition du 30 août 1874 une lettre qu'adressa Richard Wagner, non sans inquiétude sur l'avenir de son théâtre, au directeur du Dexter-Smittes [sic, il doit s'agir du Dexter Smith's musical journal], revue américaine:

Très-estimé monsieur,

Je vous suis très-obligé de l'intérêt que vous portez à mes oeuvres, et dont la preuve m'est fournie par les articles que vous leur consacrez dans votre Revue; et je suis heureux de vous donner une explication de mes idées. Convaincu que dans nos théâtres, tels qu'ils sont constitués, pour le présent du moins en Allemagne, — théâtres où tous les genres d'opéras : italiens, français et allemands se jouent indistinctement et s'exécutent tous les soirs, — la création d'un style et d'un art dramatique réel est une impossibilité, j'avais entrepris d'ériger un théâtre où, chaque année, chanteurs et musiciens offriraient au public de l'Allemagne des représentations qui, à ne les considérer que sous le rapport de la perfection de l'exécution, donneraient une idée de ce que peut devenir l'art allemand; car, cher monsieur, nous sommes le peuple du fédéralisme, et, à ce titre, nous pouvons accomplir de grandes choses par la voie de l'association, lorsque l'occasion s'en présentera. Cette idée, je l'ai portée avec moi depuis environ vingt années, et c'est elle qui m'inspira la trilogie des Niebelungen, dont l'exécution serait tout à fait une absurdité sur une scène ordinaire.

Eh bien, pour atteindre mon but, j'ai cherché en Allemagne mille personnes apportant chacune trois cents dollars à l'oeuvre, non pas pour acheter les billets, mais pour contribuer à la réalisation d'une idée nationale; et comme j'avais donné aux théâtres allemands cinq ouvrages qui obtinrent toujours un grand succès devant des salles combles, j'ai pensé que ma voix aurait quelque chance d'être écoutée.

Mon intention est de donner ces représentations gratuitement au public et grâce à l'aide fournie seulement par les patrons de l'oeuvre. Mais je n'ai pas trouvé dans l'Allemagne un millier d'esprits libéraux et de patriotes.

Loin de là, la presse elle-même, tout entière, a tourné le dos à mon idée et s'est prononcée contre moi. Aucune classe de la société, noblesse, capitalistes, savants n'a voulu m'assister.

Ma seule force gît dans les grandes masses populaires qui, malgré les calomnies et les dénonciations portées contre moi-même et contre mes oeuvres, sont restées fidèles à l'un comme aux autres, et c'est pour ce public-là, de fait, que je donne des représentations ; mais comme les masses n'ont pas de ressources financières, nous nous sommes arrangés de manière à vendre les places, n'en réservant que cinq cents pour les artistes musiciens dans le besoin.

Je ne pense pas qu'il y aura de la gloire pour l'Allemagne à ce que l'Amérique soit venue à mon aide. Pour moi, j'en suis fier et je suis fort reconnaissant aux musiciens allemands, attachés à l'orchestre de M. Théodore Thomas, d'avoir introduit ma musique en Amérique de leur propre accord exclusivement, et mus seulement par un patriotique et pur enthousiasme; tandis que presque tous les musiciens en renom de l'Allemagne se sont conduits si mal, — tranchons le mot, — si ridiculement à mon égard. . Grâce à un crédit que j'ai obtenu, mes représentations sont assurées pour l'année 1876, et si, à l'aide de la vaste circulation de votre feuille, il vous était possible de réaliser un fonds en Amérique, afin de venir en aide à mon entreprise, je en vous serais on ne peut plus obligé ainsi qu'au public américain. Je suis, avec une haute estime et sincèrement, votre tout dévoué et obligé, ,

RICHARD WAGNER.

Bayreuth, juin 1874.


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